Profitons de la récente entrée sur le marché (déjà bien saturé) de l'éditeur Harlequin pour nous pencher sur ce que les Harlequins et les mangas pour filles/femmes peuvent nous révéler. Ces deux supports que sont le roman à l'eau de rose Harlequin et le manga shojo (voire josei) ont en effet des similitudes qui frappent au premier abord : dans les deux cas, il s'agit "d'oeuvres" écrites plus ou moins à la chaîne (ou tout du moins sous des contraintes éditoriales fortes) par des femmes et à destination principale de femmes. De plus, tous deux sont soumis à une catégorisation que ce soit via les différentes collections chez Harlequin ou à travers les différents magazines de prépublication (mangashi) pour les mangas.
Objets du délit
Pour ceux qui ne connaitraient pas les romans Harlequins ou les confondraient à tort avec des Barbara Cartland ou des Danielle Steel (auteurs publiées aux éditions J'ai Lu), une petite présentation s'impose. Chaque roman des éditions Harlequins se distingue par son auteur, sa couleur renvoyant à la collection dans lequel il est publié (rouge pour Passion, violet pour Audace etc.), son titre improbable qui ne correspond pas du tout au titre anglais et son image de couverture avec le plus souvent un homme bodybuildé (pas toujours bien proportionné) et sensé représenté les fantasmes féminins (gloups). Si l'on passe outre cette couverture, on trouve le texte en lui-même. La qualité d'écriture varie d'un auteur à l'autre mais il s'agit quand même en général de littérature dite « de gare ». Et c'est exactement ce que l'on, attend d'un Harlequin, un divertissement immédiat et facile d'accès.
Je ne présenterai pas ici les shôjos ni les joseis (mangas pour femmes adultes) dont la diversité est beaucoup plus importante que dans les Harlequins (ce qui semble logique puisque les édition Harlequin sont spécialisées dans un seul type de littérature). De fait les récits s'avèrent souvent plus complexes.
Pour comparaison :
Romans à l'eau de rose
éd. Harlequin
|
Shojo/Josei
éditeurs multiples
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| Origine | Anglo-saxonne | Japonaise |
| Forme | Livre de 150 pages environ en volume unique et indépendant | Manga de 250 pages pouvant se décliner en plusieurs tomes |
| Diffusion | 100 pays | Europe, Etats-Unis, Asie du Sud-Est |
| Nombre de lecteurs | 50 millions dans le monde | ? |
| Vente en France | 12 millions de volumes par an | 2 millions de volumes par an |
Si l'on veut être tout à fait exact, il faut noter l'apparition récemment de « Sagas » au sein des éditions Harlequin. Il s'agit de suivre plusieurs membres d'une même famille ou des amis sur plusieurs romans. Nénamoins, ces histoires restent séparées les unes des autres et seuls quelques discrets rappels font la jonction entre les différents tomes.
Historique
Ces deux vecteurs ont connus des destinées parallèles qu'il est intéressant de comparer. Si l'on peut faire remonter les origines du roman à l'eau de rose au moyen âge, on peut également considérer que l'origine du manga se situe au XIIe siècle avec les peintures sur rouleaux narrant des histoires satiriques. Si le roman à l'eau de rose en Europe et aux Etats-Unis, tout comme les publications pour filles au Japon (comic strip de quelques cases), étaient déjà présents dès le début du XXe siècle, ce n'est qu'après la fin de la seconde guerre mondiale qu'un boom éditoriale permit le développement de ces deux supports.
Les éditions Harlequin furent créées en 1949 au Canada. A l'origine, elles publient toutes sortes de livres et ce n'est qu'en 1954 qu'elles s'élargissent aux romans sentimentaux. A la même époque (1953), au Japon, Tezuka publie le premier manga destiné aux jeunes filles : Ribon no kishi (publié en France sous le nom de Princesse Saphir, 2005, éd. Soleil). S'appuyant sur les publications antérieures, il entérine ce que seront les bases du genre pour les années suivantes : une histoire d'amour dans un décor européen fantasmé, les grands yeux et l'ambiguïté sexuelle (l'héroïne est mi-fille, mi-garçon). D'autres artistes dessinent alors du shojo mais il s'agit en grande majorité de dessinateurs masculins.
En 1964, devant le succès croissant de ses ventes d'ouvrages sentimentaux, les éditions Harlequins décident de se spécialiser dans ce domaine. Au Japon, une nouvelle génération de dessinatrices investit le marché du manga pour filles. Elles vont s'imposer dans le paysage éditorial jusqu'à bannir les hommes de la réalisation des shojos. (Pour rappel, Love Hina n'est pas un shojo mais est bien un shonen, destiné à un public masculin et publié dans un mangashi à destination des adolescents mâles même s'il est également lu par des femmes). Les années 70 voit fleurir les ouvrages pour jeunes filles dont le personnage principal est souvent un homme à la virilité peu marquée, prémices des futurs bishonen et autres yaoi. Durant cette période, on voit également apparaître les premiers mangas pour femmes adultes afin de répondre à l'avancée en âge d'un lectorat initié par Tezuka. L'édition de mangas est alors dans sa période faste, le shojo emblématique de la période étant Candy Candy.
En 1978, les éditions Harlequins s'implantent en France avec deux collections bien identifiées : la collection Horizon prône "les valeurs familiales, la tendresse et le bonheur" (cf. site Harlequin) et renvoie à une image traditionnelle de la femme et la collection Azur qui met aux prises une jeune héroïne ingénue avec un héros de type latin, macho et dominateur. Les années 80 marquent la fin des héros effeminés et des héroïnes masculinisées dans les shojos. Les scénarios se diversifient : on voit apparaître des récits humoristiques, fantastiques, d'horreur, dans lesquels les relations sentimentales sont reléguées au second plan voire absente. Le but est alors de susciter des sentiments forts chez la lectrice (rire, pleurs etc.). Dans le même temps, les publications pour adultes se tournent vers des problématiques plus proches des lectrices, à savoir le monde du travail. En parallèle, les éditions Harlequin font le même constat en développant dès 1980 la collection Blanche (histoire dans le monde médical), puis en 1984 la collection Rouge Passion où, outre l'introduction d'éléments érotiques et de sexe explicite, la problématique du monde du travail est plus souvent abordée.
Les années 90 voit l'arrivée du manga en France avec Akira en 1990 (Glénat) puis Dragon Ball en 1993. Bientôt, les shojos mangas suivront, puis les joseis au début des années 2000 (malgré quelques incursions antérieures). De la même façon, les collections Harlequin se multiplient (en nuisant peut-être à leur lisibilité). Surfant sur la vague Bridget Jones, on voit apparaître la collection « Femmes d'aujourd'hui » (confirmant l'hypothèse que les femmes présentées dans les collections antérieures sont des femmes dont les valeurs sont passéistes ?) et la collection « Désirs » (1998) où le scénario, sous couvert de jeux érotiques, sert de prétextes à des parties de jambes en l'air plus ou moins raffinées .
Les shojos comme les Harlequins ont évolués depuis les années 50 pour suivre les nouvelles aspirations de la femme. Ces aspirations sont-elles les même des deux côtés de l'Océan ? Comment les auteurs ont-elle pu à travers leurs supports respectifs mettre en scène les rêves de leurs compatriotes ?
Analyse
La trame du récit
Prenez une pile de Harlequins. Pour que la démonstration soit plus probante, ne prenez que des livres d'une même collection. Très vite vous constaterez qu'il existe des scénarios types autour desquels varient ces histoires. Ces scénarios type sont très intéressants car ils permettent une analyse globale d'un ensemble composé par une multitude d'auteurs. Les shojos sentimentaux par contre proposent une palette d'histoires plus large (même si elles prennent place en général dans le milieu scolaire pour les shojos). La possibilité qu'ont les mangakas de poursuivre leur scénario sur plusieurs volumes y ait pour beaucoup dans la diversité des scénarios proposés. L'introduction de fantastique ou d'éléments de merveilleux (ex : les princes du thé, Meru Puri) permettent également cette variété. En effet s'il existe bien des Harlequins où le merveilleux fait partie intégrante du scénario, le résultat n'est pas probant car il se rapproche trop des contes de fées.
Or l'intérêt des Harlequins est de rester suffisamment réaliste pour que la lectrice puisse s'identifier à la situation et se dire que cela pourrait lui arriver. Dans le shojo par contre l'identification se fait plus sur l'image, sur la personnalité de l'héroine que sur le réalisme et le contexte de l'histoire. Nous reviendrons par la suite sur cet aspect qui est l'une des différences fondamentales entre les deux supports et qui illustre le mieux la différence de points de vue entre tous ces auteurs.
Prenons quelques exemples de scénarios de Harlequins, ils serviront de base à cette analyse :
- Une jeune secrétaire découvre son nouveau patron. Pour une raison X (que nous développerons par la suite), le jeune homme a absolument besoin de faire croire qu'il est fiancé (voire déjà marié). La jeune fille se prête gracieusement à la comédie, se marie avec lui puis peu à peu elle découvre ses sentiments pour cet homme. Arrive enfin le moment où la comédie devient inutile. La jeune fille, persuadée de n'avoir aucune chance, s'enfuit/démissionne. Finalement, il la rattrappe et lui avoue son amour. Tout est bien qui finit bien.
- Une jeune fille (bien sous tous rapports, discrète, sage etc.) est appelée à la rescousse par sa soeur jumelle. Celle-ci a un comportement radicalement différent (fashion victim, coureuse de garçons etc.) et cela lui a causé un ennui qu'elle ne peut résoudre seule. Sa soeur, beaucoup plus posée et mature, lui propose de la remplacer pendant quelques temps et de résoudre le problème à sa place. Le problème en question est un jeune homme qui ne pourra que se laisser séduire par le changement de personnalité (puisqu'il croit avoir affaire à la jumelle « fashion victim »), et l'héroine sera également séduite. S'en suit des quiproquos et des hésitations causés par l'interversion des jumelles. Mais finalement, tout sera éclairci et l'héroine pourra filer le parfait amour avec le jeune homme.
- Une jeune fille maltraitée par la vie se retrouve dans un endroit inconnu où elle manque de se tuer (accident de la route le plus souvent, mauvaise rencontre ou ivresse). Un jeune homme la sauve, l'héberge chez lui et lui redonne foi en la vie. Au moment où tout va bien, un homme revient du passé de l'héroïne, créé quelques quiproquos puis repart sans avoir rien obtenu. Le héros et l'héroïne peuvent ainsi couler des jours heureux.
Première constation : la personnalité de l'héroine importe peu. Qu'elle soit sage, réservée, presque bonne soeur dans les premiers livres sortis (jusqu'au début des années 80) ou beaucoup plus libérée et entreprenante (dans les livres actuels), l'histoire sera toujours la même. En observant finement, on s'aperçoit que les actes de l'héroine n'ont souvent que peu d'incidences puisqu'il existe toujours une bonne âme (l'homme promis, une copine, la soeur etc.) pour rattrapper la situation. L'héroine est souvent passive et ses hésitations ne portent finalement que très peu à conséquence.
Dans les shojos par contre, l'héroine est au centre du récit plus que les relations amoureuses. Dans le manga Nana, si l'on change les personnalités des héroines, le résultat sera tout à fait différent. Dans les Harlequins, l'héroine ne se pose jamais la question de ses sentiments : son amour est une révélation. A la manière de l'Annonciation, c'est la Vérité qui descend sur elle. Une fois amoureuse, elle oubliera le petit ami qu'elle avait au début sans remords et attendra patiemment que l'élu de son coeur se prononce, parfois elle engagera une petite séance de séduction. Mais jamais elle ne se posera de question quant au bien fondé de cet amour : c'est forcément le bon même si elle ne le connait que depuis trois jours (là je suis un peu caricaturale mettons trois mois). Les shojos s'attardent plus sur les relations entre les personnes. L'héroine ne pourra faire table rase si facilement des aventures précédentes qu'elle a pu avoir.
En fait, dans les Harlequins, le moteur de l'histoire est l'environnement extérieur : les « ex », la jumelle, l'héritage impromptu etc. Rarement les relations entre les personnages sont exploités et cela parce que les personnages ont généralement des caractères stéréotypés. Au contraire les shojos (prenez par exemple Elle & Lui où l'environnement extérieure est à peine dessiné au profit des personnages) ont pour vocations de disséquer les relations humaines et proposent de très nombreux profils de personnages différents. Même Candy ou Georgie étaient des femmes volontaires qui agissaient sur leur vie. Néanmoins, il serait faux de dire qu'il n'existe pas de poncifs dans les mangas sentimentaux, la vérité étant qu'en France ne sont publiés que les plus vendeurs et donc les plus originaux.
Pour conclure sur ce point, on peut voire que les Harlequins donnent à lire des histoire où, quelle que soit l'héroine, l'issue est toujours favorable. Elles permettent de donner confiance à la lectrice. Dans les shojos par contre, le parcours est plus initiatique : l'héroine apprend de ses erreurs, murit, change d'avis, fait des choix. Ils donnent à juger d'expériences crédibles et demandent à la lectrice de se remettre en question : qu'aurait-elle fait à la place ?
L'image de l'homme
Si l'héroine est passive dans les Harlequins, c'est que l'homme est montré comme dominateur : il est celui qui décide (le patron dans le scénario 1, celui qui impose presque le mariage), qui sort des ennuis (scénario 2) et qui protège (scénario 3). Quelle que soit la date d'écriture du roman, le principe est toujours le même. On peut cependant noter que le héros a gagné en nonchalance et a perdu en virilité à mesure que la femme s'émancipait. D'où vient ce fantasme de l'homme macho, renvoyant à une certaine société traditionnelle ?
Le Japon est un pays où la femme n'a pas eu beaucoup plus de libertés que sous nos latitudes et pourtant ce fantasme de l'homme superman – homme des cavernes n'est pas aussi présent. Peut-être cela vient-il du fait que le shojo se veut plus réaliste dans la réprésentation des sentiments et qu'un tel homme n'existe pas dans la réalité (heureusement serais-je tentée de dire...).
Le seXe
Le sexe est une composante majeure de la vie de couple. Si l'on excepte les oeuvres tournées exclusivement sur ce point (joseis érotiques ou pornographique et les Harlequins de la collection Désirs), le sexe n'est pas un point majeur. Quoique...
Dans les Harlequins (et surtout dans les plus anciens mais même dans les récents), l'héroine est systématiquement vierge (même si elle a déjà des petits copains avant, ou si elle a été déjà mariée !). L'homme lui est toujours très expérimenté, d'où certains passages où transparait le doute de l'héroine (je l'accorde ce n'est pas la majorité des cas). Dans les shojos en revanche, l'héroine a en général autant d'expérience que le garçon. Cela s'explique par le fait que dans les Harlequins, il y a souvent une différence d'âge d'une dizaine d'années entre le héros et l'héroine, ce qui est plutôt rare dans les mangas. Dans les mangas, le sexe est vécue comme une expérience commune mais bizarrement une expérience sur laquelle on ne s'apeusantira pas plus de quelques pages (cf. Ayashi no Ceres, Paradise Kiss, Kare First Love).
Dans les Harlequins, le traitement est très différent selon les auteurs. Il peut être passé totalement sous silence ou prendre cinq à six pages (sur 150) dans la collection passion, mais il s'agit toujours d'un moment totalement merveilleux, où le héros a fait exactement ce qu'il fallait pour emmené la jeune femme au 7e ciel. Ce qui n'est pas vraiment le cas dans les shojos, où la première fois n'est pas toujours totalement parfaite. Ce qui est plus crédible.
Le sexe, est dans les deux cas un point culminant de l'histoire : il arrive aux 2/3 dans les Harlequins et plutôt vers la moitié dans les shojos. Dans le premier cas, il fait prendre conscience à l'héroine de ses sentiments et est une étape obligé du Happy end. Dans le second cas, il marque une concrétisation du couple, c'est le moment où rien ne peut leutr arriver et présage d'ennuis futurs. Dans un sens, on peut remarquer que le shojo va plus loin que le Harlequin et montre ce qui se passe après le Happy End. La position de la scène de sexe dans le récit est ainsi révélatrice des artifices scénaristiques.
Conclusion
S'il reste encore beaucoup à dire sur par exemple la place du mariage ou de l'argent dans ces deux supports, force est de constater que le Harlequin présente une vision édulcorée du shojo, où les sentiments semblent binaires et la vie facile. Le shojo, grâce en particulier à son ampleur plus importante, peut se permettre de mieux analyser les sentiments et de réféter une image plus juste des relations humaines.
Reste à voir comment les shojos de la collection Harlequin parviendront à faire la synthèse de ces deux genres. Un prochain article dès que j'ai réussi à mettre la main sur l'un d'eux !
Sources et remerciements :
Remerciements à Ln pour sa collection de shojos et d'Harlequins
Pour approfondir :
Bastide J., 2003, "Une petite histoire du manga", Animeland HS n°5, p 243-255
Hébert X. et Raynal M-S, 2004, "La réalité historique", Le Virus Manga n°3, p 37-39

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